Omicron, la faute aux pays riches (Le Point)

Le réflexe « moi d’abord » entrave l’accès à la vaccination des populations des pays pauvres, ce qui favorise la multiplication des variants. Par Mark Malloch Brown*

*Mark Malloch Brown est président de l’Open Society Foundations et ancien secrétaire général adjoint des Nations unies. Il a également été l’un des signataires d’une déclaration commune de l’Alliance mondiale des fondations qui regroupe certaines des plus grandes organisations philanthropiques du monde sur la nécessité d’une plus grande équité mondiale en matière de vaccins et de traitements anti-Covid.

L’émergence du nouveau variant Omicron n’est pas un cas fortuit. C’est le résultat largement prévisible et quasiment inévitable d’un énorme fiasco politique mondial. Les gouvernements des pays riches, comme la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, ont sciemment laissé les habitants des pays à revenus faibles ou intermédiaires ne pas être vaccinés.

Si les gouvernements des pays riches avaient eu la clairvoyance de comprendre que l’effet de leurs actions entraînerait la propagation du virus et l’apparition de nouveaux variants, et donnerait lieu à de nouvelles restrictions et de nouveaux confinements, alors peut-être auraient-ils donné la priorité au partage des doses de vaccins et poussé les entreprises pharmaceutiques à partager les formules de leurs sérums. Au lieu de cela, les pays riches ont donné la priorité au nationalisme et à la cupidité.

Mystère Omicron

En conséquence, nous nous retrouverons tous en 2022 face à une incertitude sanitaire et économique. Nous ne savons pas exactement comment évoluera l’efficacité des vaccins face à Omicron. Ce que nous savons, c’est qu’il est plus contagieux, ce qui entraîne un plus grand nombre de cas, qui conduiront inévitablement à un plus grand nombre de complications et de décès. C’est la définition même d’une politique qui va à l’encontre du but recherché. Cela devrait également servir de signal d’alarme, car il n’est pas trop tard pour changer de cap.

Dans une grande partie des pays du Nord, 60 à 80 % (72,3 % en France) des personnes sont désormais entièrement vaccinées contre le Covid-19, et les programmes de vaccination sont étendus aux personnes considérées comme à faible risque, y compris les enfants. Les pays riches redoublent d’efforts pour mettre en place des programmes de rappel afin d’éviter que leurs systèmes de santé ne soient débordés.

Cependant, dans la plupart des pays à revenus faibles ou intermédiaires, les taux de vaccination se situent en dessous de 10 %. En Afrique, à peine plus de 8 % de la population du continent a été entièrement vaccinée, selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Remédier à la disparité entre les « nantis » et les « démunis » en matière de vaccination est un défi complexe mais pas insurmontable. Il se résume à une question de volonté politique.

D’ici la fin de l’année, suffisamment de vaccins auront été produits pour vacciner la planète entière. Mais les pays les plus riches font le choix politique de les distribuer de manière inéquitable. L’Union européenne et certains de ses États membres, par exemple, ont commandé des quantités de vaccins plusieurs fois supérieures aux quantités nécessaires pour vacciner entièrement leur population. Pourtant, dans de nombreux cas, ils continuent à accumuler des stocks à longue durée de conservation plutôt que de les partager avec les pays les plus pauvres du monde. Et lorsqu’ils ont pris des engagements considérables, comme le don d’un million de doses d’AstraZeneca au Nigeria, ces stocks étaient si proches de la date d’expiration qu’ils se sont avérés en grande partie inutilisables.

La faillite des « nantis »

Bien qu’ils vantent leurs engagements envers des programmes internationaux tels que le Covax, les pays « nantis » n’atteignent pas du tout leurs propres objectifs. Selon les données, en date du 29 novembre, l’Allemagne n’avait livré que 8,5 % de la quantité promise aux pays à revenus faibles et intermédiaires, tandis que le Royaume-Uni se situait encore plus bas, à 8 %. Aujourd’hui, comme dans la plupart des pays du Nord, nous constatons que les pays donnent la priorité aux rappels et aux vaccinations non critiques plutôt qu’à l’inoculation globale.

Les pays de l’UE et du G20 ont, jusqu’à présent, absorbé 89 % des vaccins produits et, aujourd’hui encore, sont prêts à recevoir 71 % des futures livraisons. Ils entravent aussi régulièrement les efforts, présentés pour la première fois à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en octobre 2020, pour suspendre les droits de propriété intellectuelle concernant les technologies relatives au Covid, tels que les vaccins, les kits de test et autres traitements. Le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Allemagne, en particulier, ont placé la sauvegarde des intérêts de leurs propres entreprises pharmaceutiques au-dessus de l’intérêt public mondial, même si ces entreprises ont déjà réalisé d’énormes bénéfices et reçu des fonds publics pour aider à développer les vaccins.

Le jour où l’OMS a confirmé l’existence du variant Omicron, les actions de Moderna ont bondi de plus de 20 %, celles de Pfizer de 6 % et celles de BioNTech de plus de 14 %. Ce secteur peut se permettre de partager la propriété intellectuelle avec les pays les plus pauvres du monde. En réalité, Omicron nous a fait reculer encore davantage et a sapé les appels lancés aux pays riches pour qu’ils fassent davantage. La 12e réunion ministérielle de l’OMC, qui devait se tenir début décembre et envisager une dérogation à l’accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) pour accélérer la production et le partage d’informations à l’échelle mondiale, a été reportée indéfiniment. En outre, l’objectif de l’OMS de vacciner 40 % des personnes dans tous les pays d’ici à la fin de 2021 et 70 % d’ici à la mi-2022 semble de plus en plus improbable, puisque plus de 70 pays ne respecteront pas leurs engagements concernant cet objectif de 40 %.

Il s’agit là d’une vision à court terme : même si les dirigeants ne sont pas convaincus par les arguments moraux en faveur du partage des vaccins, ils devraient être motivés par leur propre intérêt. Comme je le soutiens depuis un certain temps déjà, plus nous traînons les pieds, plus nous perdons d’occasions de nous attaquer aux dommages et aux inégalités à long terme causés par le Covid-19. Comme le montrent l’émergence et la propagation de ce dernier variant, cette pandémie reste un problème mondial, qui nécessite une réponse conjointe et mondiale.

Aucune politique nationaliste en matière de vaccins ne peut réussir dans ces circonstances. En maintenant les brevets intellectuels et en stockant l’approvisionnement, nous ne faisons que préparer le terrain pour encore plus d’injustice, d’instabilité politique et de difficultés économiques chez nous et à l’étranger. Nous avons le devoir moral de protéger tout le monde contre les effets de ce virus mortel. Il est grand temps que les pays riches se mobilisent et tiennent leur promesse d’aider le monde à sortir de cette crise.

Source: Le Point

Publié le 23 décembre 2021, dans Droits humains, Impérialisme, Multinationales, Occident, Santé, Uncategorized, Union Européenne, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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