« Enfants de la Creuse » : une mémoire défaillante sur un crime impuni

Par Chloé Leprince

Redécouvrez l’histoire de ces enfants réunionnais arrachés à leur histoire parce que quelques hommes politiques français et des fonctionnaires zélés craignaient la démographie galopante sur l’île. Aucune plainte n’a débouché à ce jour mais un rapport d’experts comble une mémoire à trous.

Entre 1962 et 1984, plus de deux mille enfants ont été arrachées à leur histoire, envoyés de force dans la Creuse, alors qu’ils étaient nés sur l’île de La Réunion. Cette pratique a continué jusque tard dans le XXe siècle puisque c’est seulement sous François Mitterrand qu’on suspendra enfin ce transfert. Entre temps, 2150 mineurs réunionnais ont été répartis dans quatre-vingt trois départements français. Ce sont les chiffres irréfutables minimaux sur lesquels sont tombés d’accord les experts qui ont planché deux années durant au sein de la commission nationale d’information et de recherche historique, lancée en 2016 par George Pau-Langevin sous le quinquennat Hollande. L’Assemblée nationale venait de reconnaître solennellement la responsabilité morale de l’Etat.

Quelques-uns des enfants réunionnais envoyés de force en métropole dans les années 1960.
Quelques-uns des enfants réunionnais envoyés de force en métropole dans les années 1960.• Crédits : Riclafe/Sipa – Sipa

Le travail de cette commission a permis d’établir également que la pratique avait duré 22 ans au total, c’est-à-dire plus longtemps que ce qu’avaient longtemps cru les rares à s’intéresser à ce sujet resté tabou. Et aussi, qu’elle avait eu une ampleur plus large qu’on ne l’imaginait, finissant par concerner presque la totalité du territoire français. 

Si cet épisode méconnu s’appelle aujourd’hui communément « Les enfants de la Creuse« , c’est parce qu’à lui seul, le département creusois a accueilli au moins 215 enfants. Parce qu’il était très peu peuplé et parce que les autorités locales regardaient l’accueil d’enfants en difficulté d’un bon œil. Une aubaine qui allait leur permettre de créer un centre d’accueil, et un nouveau souffle. Le partenariat fonctionne si bien entre La Réunion et la Creuse qu’un directeur de la population, sur l’île, est carrément nommé en 1966 dans la Creuse. Lorsqu’il arrive, plusieurs contingents d’enfants ont déjà transité par le foyer de Guéret. De nombreuses autres vagues suivront. Un tiers avaient moins de cinq ans.

Surpeuplement = exil forcé, l’arithmétique à la légère

Or c’est bien d’une logique démographique qu’a procédé cette pratique sidérante, comme le montre le rapport final rendu ce 10 avril par la commission. L’instance associait des chercheurs (sociologue ou historiens), un ex-député de La Réunion et un ancien de l’IGAS, l’Inspection générale des affaires sociales. Tous bénévoles, ils ont passé deux ans à éplucher tous les documents administratifs qu’ils ont pu trouver sur la question, et auditionné à deux reprises d’anciens enfants concernés. Cette enquête minutieuse leur a permis d’établir que c’est sous les hospices de Michel Debré que l’exil forcé a pris de la vigueur, à partir de 1963, et visiblement avec une zèle renouvelé à partir de 1966. 

Parce qu’il trouvait la fécondité trop élevée, et l’île surpeuplée, Debré s’inquiétait et a donné des consignes pour qu’on accélère l’envoi d’enfants vers la métropole. Un critère s’est alors imposé : il fallait qu’ils soient pupilles de l’Etat. Mais le rythme s’est emballé et ils sont nombreux à avoir été déclarés « pupilles de l’Etat » alors qu’ils avaient encore leurs parents, comme le dénonçait par exemple Ivan Jablonka dans Enfants en exil:

Certaines immatriculations ont été effectuées à la va-vite, dans des conditions de légalité sujettes à caution. Cela s’explique par la politique du chiffre menée par la DDASS de la Réunion, sous la pression de Michel Debré, et par le zèle des assistantes sociales qui ont parfois forcé la main à certains parents.

A l’époque où sortait son livre au Seuil, Ivan Jablonka éclairait cette pratique ancienne et son contexte :

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Publié le 7 mars 2021, dans Colonialisme, Droits humains, France, Histoire, Océan Indien, Racisme, Uncategorized, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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