Madagascar : Nouvelles razzias chinoises…

Image associée

Diego-Suarez (Antsiranana)/Tananarive (Antananarivo), 5 avril.

Par Richard Labévière

Lumière fracassante du petit matin. Mouettes et cormorans virevoltent dans le sillage d’écume annonçant la terre qui cambre sa croupe végétale à l’horizon. A bâbord, le bras de mer qui ouvre la passe d’accès au port de Diégo est flanqué d’une fortification arrondie en pierre de taille, d’où émergent cinq canons pétrifiés par le temps. Plus loin sur la première baie, toujours debout, la carcasse d’un imposant bâtiment, qui fut une caserne de la Légion, abrite désormais quelques lémuriens égarés. Ces vestiges d’une aventure coloniale, qui ne pouvait que mal se terminer1, annoncent l’unique quai du troisième port de la Grande île rouge. Diego-Suarez s’articule entre : l’ouest, le canal du Mozambique, et l’est, l’immensité de l’océan Indien.

Le port maritime fait corps avec la vieille ville2, assurant une grande partie du trafic des marchandises du pays : produits d’exportation comme le cacao, produits d’importation comme le sucre non raffiné du Brésil et le sel. A 400 kilomètres à l’est des côtes africaines au niveau du Mozambique, la Grande île est elle-même entourée par un chapelet d’archipels : au nord, celui des Comores dont l’île française de Mayotte ; plus au nord les Seychelles. A l’est, la Réunion et l’île Maurice. Madagascar s’étend sur une superficie de 587 000 km2, soit la France, la Belgique et le Luxembourg réunis. La langue malgache fait partie de la famille des langues malayo-polynésiennes comme l’Indonésien dont elle est issue. Elle a intégré de nombreuses influences bantoues, arabes et européennes. Deuxième langue officielle du pays, le Français est parlé partout.

En février dernier, le ministre des affaires étrangères Niana Andriantsitohaina a rencontré son homologue français à Paris. La visite retour a été fixée au 26 juin prochain. En mars dernier, lors de sa visite au Kenya, Emmanuel Macron s’est longuement entretenu avec le nouveau président malgache Andry Rajoelina, élu le 19 décembre 2018 avec 55,6% des voix contre l’ancien président Marc Ravalomanana. Le nouveau Président a sollicité l’aide de la France pour assurer la police des pêches et la lutte contre les différents trafics de drogue, de bois, de biodiversité et d’être humains qui minent l’économie malgache. Il a aussi été convenu que seront renforcées plusieurs coopérations bilatérales, notamment dans les secteurs de l’éducation, de la formation professionnelle, de l’agriculture, de la préservation de la forêt et de la biodiversité. Autre volet important : les enjeux de coopération régionale et les perspectives d’actions conjointes dans l’océan Indien.

LE TONNERRE  SUR UNE TÂCHE MARRON

Du 4 au 21 mars dernier, le typhon Idaï a ravagé le Mozambique et une partie du Zimbabwe emportant routes, maisons, écoles et même barrages, « le bilan pouvant dépasser un millier de morts » a déclaré le président mozambicain Filipe Nuysi. La ville portuaire de Beira (530 000 habitants) fait partie des zones les plus touchées : près de 10 000 personnes sont sinistrées, 873 maisons ont été emportées, 24 hôpitaux détruits et 267 classes partiellement ou complètement englouties selon un bilan communiqué le 18 mars par l’Institut mozambicain de gestion des désastres.

Engagé dans la lutte contre la piraterie dans le cadre de l’opération européenne Atalante, le PHA (porte-hélicoptères amphibie) Tonnerre a été dérouté vers Mayotte3 afin d’y prendre en charge 25 tonnes d’aide humanitaire : lits de camps, kits de construction d’abri, de cuisine et d’assainissement d’eau, moustiquaires et bouteilles de gaz, la Marine nationale ayant mis à disposition ses stocks de médicaments. « Les moyens amphibies du tonnerre permettent d’acheminer l’aide au plus près des zones sinistrées en s’affranchissant au besoin des infrastructures portuaires », explique le commandant Ludovic Poitou, le pacha du porte-hélicoptères disposant à bord de 5 médecins, d’un hôpital de 69 lits, de deux blocs opératoires, d’un service de radiologie et de soins dentaires, etc.

Renforcés dans cette mission d’assistance humanitaire par la frégate de surveillance Nivôse venant de La Réunion, les deux navires ont ainsi déchargé le matériel à proximité des populations sinistrées avec une mission précise : « sur place, l’objectif est de contribuer aux opérations de soutien aux populations démunies, renforcer les structures de soutien déjà existantes et apporter un renfort médical. Le PHA Tonnerre a notamment fait remonter le fleuve à ses barges de débarquement chargées de matériels, atteignant ainsi des zones autrement inaccessibles. Près de 700 marins, soldats et aviateurs ont été mobilisés dans cette opération, baptisée Caouanne », précise un communiqué de la Marine nationale.

« Initialement le typhon Idaï n’aurait pas dû faire autant de victimes », précise un représentant local de la Croix rouge ; « il y a quelques années encore le Mozambique était repérable par une grande tâche verte parfaitement visible sur les images satellitaires. Aujourd’hui, la même tâche est de couleur marron. Pourquoi ? Parce que depuis une dizaine d’années, les forêts qui comportaient nombre d’essences rares ont été systématiquement coupées pour être exportées vers la Chine… A terme et avec la poursuite de ce désastre végétal, les populations devront partir en aggravant les flux migratoires régionaux et clandestins qui transitent par Madagascar, vers les Comores et Mayotte… »

L’expansion de la tâche marron a aussi d’autres explications. Initialement le Mozambique et Madagascar ne s’inscrivaient ni sur le tracé des Routes de la soie, ni sur celui du Collier de perles chinois, jusqu’au jour où d’importantes nappes off-shore de gaz et de pétrole ont été découvertes dans le canal du Mozambique. Pékin a aussitôt revu sa copie en consolidant sa présence au Mozambique, en favorisant l’implantation de sociétés chinoises et en lançant un programme d’infrastructures à Madagascar dont une autoroute reliant le port de Tamatave à la capitale. Simultanément, Pékin adopte aussi en Afrique du Sud la même stratégie d’endettement systémique qu’elle applique à Djibouti4 comme avec tous les pays de la zone, tout en jouant la carte de la proximité politique avec l’ANC5 et le refrain de la résistance aux anciennes puissances coloniales (Grande Bretagne et France).

Mais c’est aussi sur le plan stratégique que Pékin justifie ses nouvelles emprises africaines. En cas de crise majeure sur le canal de Suez et plus largement en mer rouge et à Djibouti, où Pékin dispose de sa première base militaire à l’étranger, les autorités chinoises expliquent que le contournement du grand continent par le Cap de Bonne Espérance constituerait la meilleure des routes maritimes alternatives. Toujours est-il que malgré ce discours sécuritaire de façade, un net ressentiment antichinois est de plus en plus perceptible dans la population malgache.

OPACITE ET CORRUPTION

Depuis une dizaine d’années, les sociétés chinoises de pêche sont accusées, entre autres, d’avoir littéralement râclé et détruit les fonds marins du sud de la Grande île. La présence chinoise à Madagascar se décompose en différents groupes qui ne sont pas motivés par les mêmes intérêts : les « anciens Chinois » se sont intégrés et conçoivent leur avenir sur place, tandis que les « nouveaux » se contentent de mener leurs affaires sans chercher à connaître ni ménager la culture locale. Madagascar comporte l’une des plus importantes communautés chinoises d’Afrique: la Grande île abriterait 100 000 Chinois (alors que l’ambassade chinoise n’en recense que 65 000), ce qui représente environ 10% de la diaspora implantée en Afrique et ce qui en fait la première communauté étrangère du pays devant les Français et les Indo-pakistanais.

La présidence de Marc Ravalomanana (2002 – 2009) fut marquée par une volonté de s’affranchir de la relation privilégiée avec la France pour se tourner vers d’autres acteurs comme les Etats-Unis et la Chine. D’importantes sociétés chinoises du secteur extractif (Sunpec, Mainland, Wisco) purent déployer leurs activités à Madagascar dans des conditions les plus opaques entachées de corruptions notoires. Comme d’autres chefs d’Etat africains, Ravalomanana se servit de la volonté chinoise de conquête pour contraindre les bailleurs de fonds traditionnels à accroître leurs financements pour Madagascar.

Lire la suite

Publié le 9 mai 2019, dans AFRIQUE, Chinafrique, Chine, Géopolitique, Madagascar, Océan Indien, Uncategorized, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :