« Les médias font passer les coups d’Etat modernes comme étant une défense de la démocratie »

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Ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique, Maurice Lemoine est surtout un fin connaisseur de l’histoire contemporaine latino-américaine. Ces 40 dernières années il a fait de nombreuses enquêtes sur le terrain, notamment en Amérique Centrale, mais aussi au Venezuela ou encore en Colombie. Dans ce pays martyrisé, il a pu constater de ses propres yeux quelle est la situation de la population dans les communautés rurales, dans ce qui reste la source du conflit le plus long de l’Amérique Latine. Il a aussi été témoin sur place de l’un des événements les plus marquants de ce début de vingt-et-unième siècle, la tentative de coup d’Etat télévisé du président Hugo Chavez. Sur ces thèmes et pays, Lemoine est l’auteur d’ouvrages remarquables qui restent une référence dans la matière, comme son dernier livre « Les enfants cachés du général Pinochet ». Dans cette entrevue qu’il a eu la gentillesse d’accorder au Journal de Notre Amérique, il décrypte les dessous du récent virage à droite dans la région. Il tire également la sonnette d’alarme sur les menaces qui pèsent encore et toujours contre les gouvernements progressistes.

 

En 2015 vous avez publié un ouvrage au titre évocateur, « Les enfants cachés du général Pinochet » [éditions Don Quichotte]. La droite latino-américaine actuelle, qu’elle soit au gouvernement ou dans l’opposition, est-elle redevable envers les dictatures des années 1970 ?

 

Ce dont ont hérité les droites latino-américaines des dictatures c’est avant tout le refus de voir la gauche au pouvoir et de la laisser gouverner. Mais les coups d’Etat actuels n’ont rien à voir avec la violence des coups d’Etat des années 1960 et 1970 : le coup d’Etat contre Salvador Allende au Chili, en 1973, a fait 3 000 morts ; le « golpe » en Argentine, 30 000 morts et disparus ; sans parler du Paraguay du général Banzer, de l’Uruguay, de la Bolivie, etc.

 

Comment définir alors les événements qui se déroulent sous nos yeux en Amérique latine ? Que caractérise l’actuel virage à droite dans le sous-continent ?

 

Les coups d’Etat actuels peuvent être nommés de différentes façons : « golpe blando », « institutionnel », « light » ou « juridico-parlementaire », comme cela s’est passé au Brésil… En effet, depuis la fin des années 1990 et l’arrivée au pouvoir de gouvernements progressistes (le premier étant Chávez en 1998, puis Lula, les Kirchner en Argentine, Rafael Correa, Evo Morales…), quasi tous ces chefs d’Etat progressistes ont été, à un moment ou à l’autre, confrontés à des tentatives de déstabilisation ou de coups d’Etat qui ont parfois échoué, parfois réussi.

 

Selon vous, ces tentatives font partie d’une même séquence ?

 

Oui, c’est la thèse principal de mon livre. La plus connue, celui du 11 avril 2002 contre Hugo Chávez, a échoué. Mais elle a été suivie d’une déstabilisation économique en décembre 2002 – janvier 2003, connue sous le nom de « paro petrolero ». En réalité, il ne s’agissait ni d’une grève pétrolière ni d’une grève générale mais d’un lock-out. Ce ne sont pas les travailleurs qui avaient cessé leurs activités, mais les entrepreneurs et les patrons. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Le coup d’Etat réussi en Haïti contre Jean-Bertrand Aristide en 2004, a eu une particularité : alors que traditionnellement on repère la main des Etats-Unis, dans celui-ci la France a été également très présente et impliquée.

 

Si Chávez avait été renversé, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) n’aurait pas vu le jour…

 

En 2002, l’ALBA n’existait pas encore ; elle est née à l’initiative de Chávez et Fidel Castro en décembre 2004. Mais, lorsque le 30 juin 2009, Manuel Zelaya, un président davantage de centre gauche que révolutionnaire, a été renversé au Honduras, il avait eu effectivement le tort de rejoindre l’ALBA. Entre temps, on avait assisté en 2008 à une tentative de déstabilisation d’Evo Morales en Bolivie, à travers les riches provinces de Santa Cruz, Beni, Pando et Tarija, ce qu’on appelle « la Media Luna ». Suivit le 30 septembre 2010 une tentative de coup d’Etat mené par un secteur de la police contre Rafael Correa, en Equateur, qui échoua finalement de peu.

 

Le coup contre Zelaya réussit, tandis que des tentatives similaires échouent donc en Equateur et en Bolivie. Ces deux pays ont été parmi les premiers à avoir rejoint l’ALBA et renforcé la dynamique d’intégration latino-américaine. Mais l’empire ne s’est pas arrêté à ces échecs…

 

Pas du tout. En 2012, l’ancien « évêque des pauvres » devenu président du Paraguay, Fernando Lugo, est renversé au Paraguay, avant que ne surgisse cette année le même phénomène dans le dernier pays auquel on aurait pensé : le Brésil.

Ni Lula ni Dilma Roussef n’ont mené des politiques révolutionnaires, mais, la crise économique mondiale affectant le pays, il n’est plus question pour l’oligarchie de permettre la poursuite d’une politique simplement re-distributrice en direction des plus défavorisés.

En réalité, pour la droite latino-américaine, appuyée par la droite internationale, aux Etats-Unis et en Union Européenne, la démocratie n’est tolérable que si la droite l’emporte. Si la gauche parvient au pouvoir, on peut mettre la fameuse démocratie entre parenthèses.

 

Pourtant les médias français, notamment Le Monde, n’analysent pas ces événements de la même façon. Comment l’expliquez-vous?

 

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Publié le 5 décembre 2016, dans Amérique Latine, Droits humains, Géopolitique, Impérialisme, Médiamensonges, Occident, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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