Euro 2016 : quand Nike et Adidas fuient leur « responsabilité sociale » pour payer des salaires toujours plus bas (Basta!)

par Germain Lefebvre, Ivan du Roy

Combien d’ouvriers vietnamiens vaut Cristiano Ronaldo, sponsorisé par Nike ? Combien d’ouvriers chinois vaut l’équipe d’Allemagne, sponsorisée par Adidas ? L’Euro 2016 s’accompagne de son déluge de dépenses publicitaires et de sponsoring de la part des grandes marques d’habillement sportif. Basta ! et Alternatives économiques se sont intéressés à ce qui se passe à l’autre bout de la chaîne, du côté des ouvriers qui confectionnent chaussures et maillots pour joueurs et supporters. Malgré les grandes déclarations sur leur « responsabilité sociale », les grandes marques sont plus que jamais engagées dans une course perpétuelle au moins disant social. Ils quittent désormais la Chine — où le salaire moyen connaît une certaine progression — pour des contrées où le « coût du travail » est encore plus faible.

Quel est le point commun entre Cristiano Ronaldo, star du Real Madrid et de la sélection nationale portugaise qui dispute l’Euro 2016 en France, et un ouvrier d’une usine textile vietnamienne ? Une marque : Nike. Le premier bénéficie d’un contrat de sponsoring avoisinant les 25 millions d’euros annuels pour arborer chaussures et maillots estampillés du célèbre logo. Le second les confectionne pour environ 170 euros mensuels [1], un revenu très inférieur au « salaire vital » nécessaire à la satisfaction des besoins fondamentaux – logement, énergie, eau potable, alimentation, habillement, santé, éducation… – d’une famille vietnamienne.

sponsoring euro

Sélectionnez un onglet en bas – équipe nationale (France, Allemagne, Espagne, Italie), un club (Manchester United, Bayern de Munich, FC Barcelone, Paris Saint-Germain) ou un joueur (Lionel Messi, Paul Pogba, Cristiano Ronaldo) – puis faites défiler grâce à la flèche pour voir combien d’ouvriers pourraient être payés avec le montant du contrat de sponsoring versé par Nike, Adidas ou Puma (source : Basic).

Le déséquilibre est gigantesque : le contrat de sponsoring que Nike a conclu avec Cristiano Ronaldo pourrait permettre à 19 500 ouvriers vietnamiens travaillant dans les usines sous-traitantes de Nike d’être rémunérés pendant un an au salaire vital, tel qu’estimé par une alliance de syndicats et d’organisations non gouvernementales asiatiques, l’Asian Floor Wage [2]. « Ces chiffres choquants illustrent le modèle des grands équipementiers sportifs : une surenchère dans la communication marketing et dans la recherche de rentabilité pour les actionnaires, sans que les travailleurs qui contribuent à leur croissance en bénéficient réellement », commente Nayla Ajaltouni, du Collectif éthique sur l’étiquette qui œuvre en faveur des droits humains au travail et rassemble plusieurs associations de solidarité internationale et des syndicats.

Explosion des dividendes et des dépenses marketing

C’est tout le paradoxe de l’industrie des équipementiers sportifs, incarnés par ses principaux acteurs, Nike, Adidas et Puma, qui pèsent ensemble plus de 70 % du marché mondial des chaussures et de vêtements de sports. Leurs dépenses de marketing et de sponsoring, ainsi que leurs dividendes, connaissent une inflation galopante, pendant que celles consacrées aux salaires versés par leurs sous traitants en Asie, principalement en Chine, au Vietnam et en Indonésie, demeurent désespérément stables à des niveaux très bas. En une décennie, les dividendes versés aux actionnaires de Nike ont bondi de 135 %, approchant les trois milliards d’euros en 2015. Ceux d’Adidas ont grimpé de 66 % à plus de 600 millions d’euros l’an dernier.

Le Collectif éthique sur l’étiquette a réalisé une estimation : sur cent euros dépensés par un consommateur pour une paire de chaussures Nike, seulement deux euros reviennent à l’ouvrier qui l’a confectionné. Sur 85 euros déboursés pour un maillot Adidas, cette proportion est encore moindre : le salaire des sous traitants ne représente que 60 centimes environ. Par comparaison, les bénéfices réalisées par les marques avoisinent les 25 euros. La part consacrée aux salaires des ouvriers sous-traitants est même inférieure à celle dédiée au budget de sponsoring et de marketing, entre 3 et 4 euros par produit. Comme leurs dividendes, le budget de sponsoring a lui aussi considérablement augmenté.


Répartition du coût pour le consommateur d’une chaussure Nike Air Jordan : le salaire de l’ouvrier représente seulement 2,4 euros (source : Basic).

Pour les ouvriers, maintenir les salaires au plus bas

Les dépenses de sponsoring au profit des dix principaux clubs européens de football (Manchester, Barcelone ou Milan pour Nike, Real, Bayern ou Chelsea pour Adidas…) représentaient à elles seules 400 millions d’euros en 2015, en hausse d’un tiers depuis 2013. Cette disproportion est connue. Ce qui l’est moins, c’est la volonté de ces marques de la maintenir malgré leurs déclarations vantant leur responsabilité sociale. Leur recherche incessante du coût d’achat le plus faible continue d’entraver les hausses de salaires dont pourraient bénéficier celles et ceux qui fabriquent baskets et maillots.

Adidas fait travailler environ 400 000 salariés en Chine, au Vietnam et en Indonésie. Dans un document sur ses « pratiques responsables », l’équipementier allemand « reconnaît l’importance de respecter et de promouvoir les droits humains dans leur globalité. Nous sommes convaincus que le secteur privé peut jouer un rôle constructif dans la poursuite de ces objectifs ». « Les préoccupations salariales des travailleurs continuent de figurer parmi les objectifs prioritaires identifiés lors de nos audits au sein des usines. Nous pensons que c’est un objectif important et nous avons passé plusieurs années à étudier les rémunérations que les travailleurs perçoivent dans les usines sous-traitantes », assure également Nike.

 

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Publié le 6 juin 2016, dans Capitalisme, Chine, Droits humains, Economie, Multinationales, RSE, Uncategorized, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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