Viktor Dedaj : « Le rapprochement est une victoire cubaine, une déculottée pour les Etats-Unis » (InvestigAction)

Voilà un peu plus d’un an que Cuba et les Etats-Unis ont amorcé un rapprochement diplomatique historique après l’imposition d’un embargo sur la petite île des Caraïbes par Kennedy en 1962. Les deux pays ont même rouvert officiellement leurs ambassades respectives. La France aussi cherche à se rapprocher de l’île. Après une visite très médiatisée à Cuba en mai 2015, François Hollande a reçu Raul Castro à l’Elysée début de cette année. Comment expliquer ce revirement diplomatique à l’égard d’un gouvernement cubain longtemps diabolisé ? Si Barack Obama a affirmé vouloir changer de stratégie, poursuit-il les mêmes objectifs que ces prédécesseurs ? Quel impact ce rapprochement aura-t-il sur Cuba ? Animateur du site Le Grand Soir et co-auteur du livre Cuba est une île, Viktor Dedaj répond à nos questions.

Comment analysez-vous ce revirement diplomatique des Etats-Unis à l’égard de Cuba ?

Il faut d’abord relever que le New York Times avait préparé le terrain en décembre 2014 avec la publication de quatre éditoriaux presque consécutifs sur Cuba. C’est assez rare. Encore plus rare, ce faiseur d’opinions soulevait toute une série de questions sur la légitimité du blocus, l’efficacité de la politique US vers Cuba ou la nécessité d’un rapprochement diplomatique. Peu de temps après, Barack Obama annonçait sa volonté de changer les relations entre Washington et La Havane. Ce n’est pas anodin et met en lumière le rôle que peuvent jouer des médias comme le New York Times. Ils font semblant d’être des observateurs, mais en réalité ce sont de véritables acteurs de la scène politique. Ces médias mènent des opérations destinées à préparer l’opinion publique. Et s’ils sont capables de le faire pour une bonne cause, à savoir le rapprochement avec Cuba, nous savons qu’ils peuvent aussi le faire pour de moins nobles projets. Finalement, bon ou mauvais, ce rôle ne doit pas être tenu par la presse.

Ce rapprochement, c’est donc une bonne chose selon vous ?

C’est avant tout une superbe victoire de la diplomatie cubaine et l’aboutissement de longs efforts qui se sont d’abord traduits dans les relations avec les autres pays d’Amérique latine. Dans l’hémisphère sud, même les gouvernements qui étaient traditionnellement hostiles à Cuba ont fini par soutenir la petite île. Aux Nations unies, le vote sur le blocus a ainsi progressé d’année en année en faveur de Cuba. Jusqu’à atteindre l’unanimité pour sa levée à l’exception de deux pays bien isolés : les Etats-Unis et Israël. Le rapprochement est donc une victoire cubaine. Pour les Etats-Unis, on peut parler d’une déculottée en rase campagne. En effet, Washington avait toujours agité la normalisation des relations comme une carotte à offrir en échange de quelque chose. Mais les Cubains sont en passe d’obtenir ce qu’ils voulaient sans rien avoir concédé. Ils sont même parvenus à faire libérer trois des Cuban Five qui croupissaient encore dans les geôles US. Notons toutefois que ce rapprochement consiste surtout à normaliser des faits existants. Rompues en 1961, les relations diplomatiques étaient partiellement rétablies en 1977 après un accord entre Fidel Castro et Jimmy Carter sur l’ouverture des sections d’intérêts. La réouverture des ambassades n’est donc pas un grand bouleversement. Disons qu’après quarante ans, les deux pays ont arrêté de faire semblant en hissant les drapeaux pour de bon.

Le changement a tout de même été annoncé en grandes pompes par Barack Obama. Pourquoi intervient-il aujourd’hui, après quarante ans de mascarade diplomatique ?

Plusieurs raisons. D’abord, je pense qu’Obama voulait marquer un geste symboliquement fort pour redorer son blason avant la fin de son mandat. Ensuite, nous avons constaté ces dernières années une érosion importante des positions impérialistes en Amérique latine. Erosion qui aurait pu devenir irréversible sans changement de stratégie. Enfin, les milieux agricoles des Etats du Sud faisaient pression pour rétablir les relations avec Cuba. Avant la révolution et l’imposition du blocus, les céréaliers par exemple exportaient une grosse partie de leur production vers l’île. Aujourd’hui, ce marché à leur porte reste fermé pour des raisons politiques qui leur sont relativement étrangères.

Il y a en outre deux facteurs géostratégiques. Le premier porte sur le long terme. Toutes les prospections dans les eaux cubaines laissent entrevoir d’immenses réserves de pétrole. Réserves difficilement rentables avec les technologies du passé et le prix du baril actuel. Mais ô combien juteuses pour l’avenir. Ces réserves pourraient garantir à Cuba des revenus qui la mettraient à l’abri des effets du blocus. De l’autre côté du détroit de Floride, on ne souhaite pas laisser ce trésor filer dans des mains indues. La deuxième raison porte sur le moyen terme. Une révolution du transport maritime se prépare avec la construction de gigantesques porte-conteneurs longs de plusieurs centaines de mètres. On élargit d’ailleurs le canal de Panama pour les faire passer. Ces bateaux, lorsqu’ils traverseront le Pacifique en passant par le canal de Panama ou le futur canal du Nicaragua, devront accoster dans le Golfe du Mexique. Aujourd’hui, le seul port capable d’y accueillir les nouveaux porte-conteneurs est celui de Mariel, le long des côtes cubaines. Le Brésil a investi énormément pour aider Cuba à construire ce port.

Mais il y a le blocus imposé par les Etats-Unis…

Justement, l’évolution des relations diplomatiques de Cuba avec le reste du monde et les perspectives économiques qu’offre le port de Mariel me font penser que les Etats-Unis ont compris qu’à terme, le blocus allait perdre de son efficacité. Alors, plutôt que d’avoir à reconnaître la défaite de leur stratégie en rase-campagne, les Etats-Unis préfèrent donner l’impression d’accompagner un mouvement inéluctable en « normalisant » leurs relations avec Cuba. Cela étant dit, Barack Obama a clairement annoncé vouloir « changer de stratégie ». Ce qui sous-entend qu’il poursuit toujours le même objectif : renverser la révolution cubaine. J’imagine que dans le contexte actuel, quelqu’un dans un think tank a dû remettre un rapport préconisant de passer du hard power au soft power à l’égard de Cuba. Les Etats-Unis espèrent sans doute pouvoir organiser une petite révolution colorée d’ici quelques années. À mon avis, ils se trompent lourdement.

Quel impact le blocus a-t-il eu sur l’île ?

Il faut d’abord s’imaginer à quoi ressemblait l’économie cubaine avant la révolution. Elle était totalement basée sur l’exportation de produits de base vers les Etats-Unis. Il n’y avait pas d’usines à Cuba, ni d’universités ni même d’entrepôts ! Quand une pharmacie manquait d’un médicament, on passait un coup de fil à Miami et le produit était livré dans les 24 heures par l’une des navettes qui traversaient plusieurs fois par jour les 180 kilomètres séparant Cuba de la Floride. Quand la révolution a triomphé, les premiers effets du blocus se sont fait sentir simplement lorsque le transit de ces navettes a cessé. Sans entrepôts, les magasins se sont rapidement trouvés dévalisés. De plus, les Cubains se voyaient d’un coup privés de leur principal partenaire économique. Les seuls produits qu’ils vendaient, c’était sur le marché américain. Le prix du sucre cubain était d’ailleurs fixé par le Congrès à Washington ! Et voilà que soudain, les Cubains n’ont plus d’acheteurs ni de sources d’approvisionnement. Dans un premier temps, l’Union soviétique a permis de sauver la mise et malgré « l’embargo » des Etats-Unis, Cuba est parvenue à atteindre l’Indice de Développement Humain le plus élevé d’Amérique latine. On dira bien sûr que c’était grâce aux subventions soviétiques. Mais avec cet argent, le gouvernement cubain aurait pu développer une armée surpuissante tout en laissant la population patauger dans la misère. Ce n’est pas ce qu’ils ont fait.

Jusqu’à la chute de l’Union soviétique…

Après 1989, Cuba s’est retrouvée dans une situation similaire au début de la révolution avec la perte d’un partenaire dont dépendait l’essentiel de son économie. Le PIB a chuté de 33 % en six mois. Il faut pouvoir mesurer ce que cela représente. Selon nos économistes, quand le PIB progresse de 5 %, c’est l’opulence, une croissance autour de 2 % étant jugée satisfaisante. En dessous de ce seuil, on voit pointer la crise. Avec une croissance inférieure à 1 %, on craint la récession. Et si ce taux passe de 3 à 5 % en dessous de zéro, c’est la débandade. Alors, imaginez un PIB qui chute de 33 % ! C’est comme si Cuba avait été dévastée par une guerre terrible, dans un environnement totalement hostile avec personne pour l’aider à reconstruire.

Et c’est le moment qu’ont choisi les Etats-Unis pour durcir le blocus !

Exact. Le blocus n’a pas été une mesure figée durant cinquante ans. Au fur et à mesure que le temps avançait, les Américains ne constataient pas une amélioration de la situation qui correspondait en fait à une détérioration de la société cubaine. Le blocus a été instauré pour tuer l’économie cubaine dans l’espoir que la population se retournerait contre son gouvernement. Comme ça ne fonctionnait pas, les Etats-Unis l’ont adapté, affiné, poussé plus loin. Jusqu’à la chute de l’Union soviétique où ils ont sorti l’artillerie lourde, pensant porter le coup de grâce à la révolution cubaine.

Il y a d’abord eu la loi Torricelli en 1992. Elle renforçait le blocus en s’en prenant au transport maritime. Sans succès. L’avocat de Baccardi, grand concurrent du rhum cubain, a alors pondu la loi Helms-Burton qui visait à sanctionner toute relation économique avec Cuba. C’était inouï et une première historique car les Etats-Unis prétendaient au caractère extraterritorial de leur loi. Ce qu’ils avaient décidé pour le blocus de Cuba devait être respecté par le monde entier. En fait, c’est comme si une loi votée en Floride s’appliquait en Seine-et-Marne. Et pour s’assurer de l’efficacité de cette loi, les Etats-Unis avaient prévu de s’attaquer aux filiales. Par exemple, si une entreprise étrangère violait la loi sur le blocus en commerçant avec Cuba et que le siège de cette compagnie était hors d’atteinte, on trouverait bien une petite filiale aux Etats-Unis pour lui faire payer la sanction. Les dirigeants de ces entreprises se voyaient en outre interdits d’accès aux Etats-Unis. Notons enfin que Washington n’a pas lésiné sur les moyens pour appliquer cette loi Helms-Burton. Les employés chargés de traquer les mouvements financiers en provenance ou en direction de Cuba sont cinq fois plus nombreux que ceux qui doivent vérifier le trafic d’argent pour le terrorisme. Dans une commission publique, un sénateur s’est ainsi étonné que selon le Département du Trésor, Cuba fût considérée plus dangereuse qu’Al-Qaida et tous les ennemis des Etats-Unis réunis.

Avec le recul, on se rend compte que la loi Helms-Burton était une tentative d’appliquer ce qui a été infligé à l’Irak. Elle prévoyait en effet la nomination d’un gouvernement de transition placé sous tutelle, la privatisation des services sociaux, la démobilisation de l’armée, la représentation politique des grandes multinationales US… Le dépeçage du pays en fait.

La composition du gouvernement de George W. Bush n’est donc pas une coïncidence ?

Pas du tout. Rappelons tout d’abord que George W. Bush a remporté les élections face à Al Gore grâce à un coup de poker dans l’Etat de Floride où il a pu compter sur le soutien du lobby anticastriste de Miami. Ce lobby est composé de riches hommes d’affaires et de militants virulents qui profitaient de Cuba lorsque l’île était le tripot des Etats-Unis. Ils se sont réfugiés à Miami après la révolution et ont été la main d’œuvre de toutes les mauvaises causes. On retrouvait même des Cubains anticastristes dans le Watergate. Et ils ont bien évidemment soutenu la montée au pouvoir des ces néoconservateurs présidés par George W. Bush.

La plupart des personnes qui ont sévi en Afghanistan et en Irak avaient d’abord officié en Amérique latine. Par exemple, John Negroponte qui était secrétaire d’Etat adjoint auprès de Condoleeza Rice et ambassadeur d’Irak de 2004 à 2005 avait été ambassadeur du Honduras dans les années 80. Scott Abrahams, qui était conseiller de George W. Bush sur le Moyen-Orient, était auparavant conseiller de Reagan sur le Nicaragua et le Salvador. Il a d’ailleurs été impliqué dans l’affaire de l’Iran-Contra. Tout comme John R. Bolton qu’on retrouvait au Département d’Etat sous Reagan et sous Bush avant qu’il ne devienne ambassadeur aux Nations Unies. En fait, tous les salauds qui ont sévi durant les années noires des dictatures militaires d’Amérique latine ont profité de leurs affinités avec les milieux anticastristes de Miami pour monter à la Maison-Blanche dans le sillage de Bush. Nous avons alors assisté à une « latinisation » de la politique étrangère des Etats-Unis avec les mêmes techniques employées dans les années 80 : escadrons de la mort, politiques ultralibérales, etc. Le terrain de jeu de cette bande de psychopathes s’est ainsi étendu de l’Amérique latine à la terre entière. Avec les conséquences que l’on connaît en Afghanistan, en Irak et ailleurs.

Comment la révolution cubaine est-elle parvenue à se maintenir malgré l’acharnement du blocus ?

Aucun char soviétique n’a importé le communisme à Cuba. La révolution n’est pas tombée du ciel, mais résulte d’un processus profond, accumulé de longue date où l’expérience et la détermination ont joué un rôle primordial. C’est une révolution d’une intelligence collective rare. On parle souvent de Fidel Castro, un homme cultivé et un fin stratège qui a dévoré les livres des grands chefs de guerre comme Bonaparte ou les généraux russes. C’est vrai, mais tout seul, il n’aurait rien pu faire. La plupart des leaders de la révolution cubaine avaient une bonne connaissance de ce qui se passait ailleurs en Amérique latine. Le Che avait notamment sillonné le continent à moto et avait assisté au renversement d’Arbenz au Guatemala. Tous ces gens-là étaient au balcon, observant un feu d’artifice assez incroyable avec l’application de la doctrine Monroe qui prétendait faire de l’Amérique latine l’arrière-cour des Etats-Unis.

À Cuba, le dictateur Batista, mis en place par Washington, ne pouvait même pas rentrer dans les discothèques de son propre pays parce qu’il était métis. C’était une marionnette à la tête d’un Etat en carton. Mais il y avait un profond mouvement contestataire, bien organisé et très déterminé, qui s’est rassemblé autour de Fidel Castro quand son nom a fait la une des journaux avec le discours de la Moncada. Après avoir manqué l’attaque d’une caserne militaire le 26 juillet 1953, Castro prononça un discours devenu célèbre durant lequel il ne demanda pas la clémence des juges : « Il est normal que des hommes de valeur soient emprisonnés ou assassinés dans une République dirigée par un voleur et un criminel. Condamnez-moi, cela n’a aucune importance. L’histoire m’absoudra. » Son discours aurait pu ne jamais être publié. Castro aurait pu être fusillé le lendemain, au petit matin. Mais la lutte, qui durait depuis 150 ans, aurait continué, et d’autres auraient repris le flambeau, comme eux-mêmes avaient repris celui de leurs prédécesseurs. Oui, Fidel et ses proches étaient des êtres exceptionnels, comme ceux et celles qui les ont précédés., comme ceux et celles qui les ont suivis…

Fidel Castro n’était pourtant pas destiné à présider Cuba…

C’est un aspect intéressant de la révolution. Fidel Castro n’a pas pris le pouvoir en arrivant des montagnes à la tête d’une colonne de chars. Après avoir renversé la dictature de Batista, le Mouvement du 26 juillet s’est éloigné du pouvoir. La présidence a alors été confiée à une personnalité de l’époque. Mais elle s’est rapidement inscrite dans la même lignée que ses prédécesseurs. Or, ce n’était pas la peine d’avoir laissé 10.000 martyrs et d’avoir passé deux ans dans la Sierra Maestra pour revenir au point de départ. Sous une forte pression populaire, le Mouvement du 26 juillet est donc revenu et a commis la première grande erreur aux yeux de Washington : la réforme agraire. C’est à partir de là que les choses ont commencé à s’envenimer avec les Etats-Unis. Et c’est devenu une escalade. Par exemple, quand Washington a donné l’ordre aux compagnies pétrolières de ne plus raffiner de pétrole à Cuba, le gouvernement a décidé de nationaliser les raffineries. Quand on suit chronologiquement l’évolution des relations entre la petite île et son grand voisin, on constate à chaque fois qu’une mesure agressive américaine était contrecarrée par une mesure de défense cubaine à laquelle répondait une nouvelle mesure américaine et ainsi de suite. Les Cubains refusant de se laisser intimider. Ce qui est tout de même extraordinaire !

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Publié le 20 mars 2016, dans CIA, Communisme, Cuba, Géopolitique, Impérialisme, Politique US, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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