Pourquoi Moscou est opposé au Grexit ?

Pourquoi Moscou est opposé au Grexit

Que se serait-il passé si, au lendemain du référendum grec, la Russie avait aidé financièrement la Grèce ? Cet argent aurait directement atterri dans les poches des banquiers, sans pour autant sortir la Grèce de ses problème. Comme ça avait été le cas pour l’Ukraine et Chypre, ou comme ça a failli être le cas pour l’Islande en 2008, la Russie aurait été comme une vache à lait pour des banquiers sans scrupules pour lesquels il n’y a pas de petits profits. On a beaucoup parlé de la possibilité qu’a la Grèce de rejoindre les BRICS. Si l’UE a déclenché une guerre civile en Ukraine pour empêcher ce pays, déjà attaché à la Russie, de se tourner vers ses racines, peut-on sérieusement penser qu’elle laisserait la Grèce se tourner vers la Russie avant d’avoir occis le dernier Grec ? En ne faisant rien, mais en gardant toutes les portes ouvertes, Vladimir Poutine a ainsi évité deux pièges, et sauvé la Grèce de la destruction à l’ukrainienne.RI

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Le premier appel du premier ministre grec Alexis Tsipras en dehors de la République hellénique, après le référendum du 5 juillet sur le sauvetage de la Grèce était pour le Président russe Vladimir Poutine.

Il cherchait de l’argent. Rien qu’un milliard d’euros – une somme bien maigre par rapport à la dette totale de la Grèce – de la part de la Russie sous la forme d’obligations à court terme ou d’investissements dans de futurs projets de construction qui auraient doublé les liquidités dans les banques grecques. Selon Louka Katseli, le patron de la Banque nationale grecque, au moment du référendum, les banques du pays contenaient seulement 1 milliard d’euros, alors que les Grecs avaient 120 milliards d’euros en dépôts bancaires.

L’appel de Tsipras au Kremlin était une tentative de montrer aux Européens qu’il n’avait pas épuisé toutes ses options, et qu’il pourrait se tourner ailleurs pour le financement. Il suffisait que Poutine promette d’investir dans de futurs projets de construction grecs pour renforcer la puissance de négociation de la Grèce lors de négociations avec les européens. Tsipras a fait une remarque semblable lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg en juin, disant que la Grèce était « sans peur de mettre les voiles vers le large, de voguer dans de nouvelles eaux, vers de nouveaux ports plus sûrs. »

Les BRICS pourraient offrir un tel port : le vice-ministre des Finances de la Russie, Sergueï Storchak, a suggéré en Mai que la Grèce pourrait vouloir considérer de devenir membre des BRICS ; que le salut d’Athènes pourrait se trouver dans la nouvelle banque de développement des BRICS, que Moscou a présentée comme une alternative au FMI. L’aide à la Grèce a même été un sujet de discussion lors du récent sommet des BRICS à Oufa, bien que les cinq membres n’aient finalement offert à Athènes aucun soulagement

Poutine aurait pu aider la Grèce pour des raisons idéologiques : le gouvernement pro-russe de la Grèce au beau milieu de l’Occident, membre à la fois de l’UE et l’OTAN. Qui pourrait être un meilleur allié pour la Russie ? Or Moscou n’a rien donné à Athènes.

Alors pourquoi Poutine n’a-t-il pas jeté à la Grèce une bouée de sauvetage ? Parce que Poutine comprend la démocratie : Syriza n’était pas au pouvoir il y a six mois, et, grâce à des élections libres et équitables, il peut être déchargé du pouvoir d’ici à six mois. Poutine avait promis à l’Ukraine de l’ancien président Viktor Ianoukovitch — où les élections étaient manifestement moins libres — 15 milliards de dollars. Le Kremlin avait finalement payé 3 milliards de dollars et est encore en train de chercher à récupérer son argent.

En effet, Poutine préfère ne pas donner d’argent aux pays démocratiques, à moins qu’il ne puisse obtenir quelque chose de tangible en retour — comme par exemple le blocage des sanctions de l’UE, ce que la Grèce est incapable de faire. La Russie n’est intéressée que par peu de choses bien spécifiques que la Grèce pourrait offrir. La Russie voudrait participer à la privatisation de DEPA (corporation du gaz naturel de la Grèce, qui est un monopole d’Etat) et acheter le système de transport de gaz afin de vendre du gaz directement aux consommateurs dans tout le pays, plutôt qu’à ses frontières. Malheureusement pour le Kremlin, « le troisième paquet énergétique de l’Union Européenne » ne le lui permettra pas.

La Russie pourrait également construire un oléoduc stratégique à travers la Grèce, comme le South Stream ou le vieux pipeline Burgas-Alexandroupolis. Mais les Bulgares ne le permettront pas tant que le projet Turkish Stream est sur la table. La société des Chemins de fer russes (RZD) a exprimé son intérêt dans la société déficitaire grecque Hellenic Railways organisation (OSE). Le président de RZD Vladimir Yakunin veut investir dans OSE en partie à cause du fait que la Russie et la Grèce partagent la même tradition orthodoxe, mais également parce que l’acquisition d’OSE aurait des conséquences pratiques : quand les chinois privatiseront le port du Pirée et déchargeront les marchandises expédiées par le Canal de Suez, la Russie les distribuerait ensuite dans toute l’Europe par voie ferrée.

Alternativement, la Russie pourrait acheter une raffinerie de pétrole grecque ou un autre monopole naturel de l’état, même si ces actifs sont difficiles à trouver. Bien sûr, les Européens ne seront pas ravis à l’idée que la Russie achète un monopole d’Etat dans un Etat membre de l’UE. Et les Grecs aussi se méfient de cette proposition : gérées par l’Etat, les entreprises en Grèce sont des projets sociaux générant une immense quantité d’emplois publics, et les Russes sont connus pour refuser de subventionner la main-d’œuvre excédentaire. Les Grecs craignaient les patrons russes dans les années 90 et c’est toujours le cas ; ils ont toujours tenté de vendre aux Russes leurs actions sans le privilège de la gestion : une sorte de « vous investissez – nous gérons », genre d’accords que les Russes refusent d’accepter. Poutine n’a même pas assoupli les sanctions contre la Grèce visant les légumes et le poisson. La Russie n’accorde aucune exception pour des promesses de loyauté ; seuls les actes comptent.

Poutine pourrait certainement dépanner de quelques milliards de dollars, même en ces temps difficiles. En 2008, quand l’Islande était au bord de la faillite, la Russie avait projeté de donner une aide de 5 milliards de dollars à Reykjavik ; en 2013, lors de la crise de Chypre, il y a eu des rumeurs au sujet d’un pack de 2,5 milliards de dollars d’aide. Cependant, les Russes ont gardé leur argent dans des banques chypriotes, alors qu’ils n’ont pas de dépôts avec les Grecs. Quelques milliards de dollars des Russes ne pourraient pas aider les Grecs à rouvrir leurs banques ; Athènes aurait tout juste de quoi permettre des retraits de 60 euros par jour à ses déposants pour quelques semaines, donc de quoi prolonger l’agonie.

La situation serait différente si la Grèce quittait la zone euro avec toutes ses créances effacées. Alors, les prêts russes pourraient être utilisés pour renforcer une nouvelle monnaie, ce qui permettrait à la Russie d’acquérir et de développer les actifs grecs devenus moins chers et plus rentables. Ensuite, un prêt de plusieurs milliards de dollars pourrait avoir un sens pour Moscou.

La Grèce, « le Venezuela de l’Europe »

Après avoir répondu à l’appel de Tsipras, Poutine a téléphoné à la directrice générale du FMI Christine Lagarde. Il a parlé en faveur de la Grèce, demandant aux Européens de soutenir Athènes de toutes les manières possibles. Il est probable que Barack Obama ait demandé à Lagarde la même chose : il n’y a aucune indication qui montre que la Grèce ait jamais été un point de discorde entre la Russie et les Etats-Unis— malgré la position de la Grèce sur la crise ukrainienne, la rhétorique anti-occidentale de ses dirigeants et l’amitié de Tsipras avec Poutine.

Malgré ses penchants marxistes et le temps passé à protester devant l’ambassade américaine à l’Université, Tsipras a tenté de maintenir une relation forte avec les Etats-Unis dès le début de sa présidence, allant à Washington immédiatement après avoir remporté l’élection. Le premier ministre grec a appelé Obama le 9 juillet pour discuter des résultats du référendum et pour l’informer des nouvelles propositions qu’il ferait aux créanciers européens de la Grèce. En juin, Obama a parlé aux principaux créanciers et leur a demandé de faire preuve de souplesse. Les médias américains n’ont pas été trop critiques vis-à-vis de Tsipras ; aux Etats-Unis, il n’est pas le méchant qu’il est pour beaucoup sur le Continent. En fait, les principaux journaux américains ont publié un certain nombre d’articles critiques sur Merkel après le référendum, l’accusant de compromettre l’unité européenne.

Certains ont avancé que les américains veulent que l’euro s’effondre afin que le dollar devienne la seule monnaie de réserve dans le monde. Mais Obama ne veut pas que l’Union Européenne ou la zone euro s’effondrent — après tout, c’est un élément central du projet occidental que les États-Unis ont mené pendant plus d’un demi-siècle. Les Etats-Unis ne veulent pas que la Grèce devienne « le Venezuela de l’Europe ». L’échec occidental à résoudre une crise relativement mineure n’enverrait pas un message positif aux États postsoviétiques qui aspirent à rejoindre la communauté euro-atlantique.

Pourtant, Obama n’ira pas jusqu’à démanteler le paradigme informel de la « direction sous la direction », selon laquelle les États-Unis mène le monde occidental, et l’Allemagne mène l’Europe. Obama aurait été heureux que la Grèce reste dans la zone euro aux dépens de l’Allemagne, mais comprend que parce que les européens vont finalement payer pour Athènes, ils assument une plus grande responsabilité.

La Russie gagne de toute façon

On pourrait s’attendre à ce que la Russie soit ravie du Grexit et de l’effondrement de la zone euro. Mais ce n’est pas vraiment le cas. Bien sûr, la Russie a profité politiquement de la crise grecque : si l’Occident ne parvient pas à ramener l’ordre et la prospérité pour la république hellénique qui est relativement aisée et qui existe au sein de l’Europe depuis 35 ans, comment peut-il promettre, à lui seul, de ramener l’ordre et la prospérité en Ukraine, une nation beaucoup plus grande, plus pauvre et plus chaotique ?

Les diplomates russes essaient toujours d’exploiter les failles et les fissures dans l’unité européenne et d’invoquer une faiblesse quand ils en voient une. La Russie préférerait avoir la Grèce comme amie au sein de l’UE afin qu’elle puisse utiliser Athènes comme canal de communication et de lobbying.

Du point de vue de la Russie, il y a des avantages et des inconvénients à la sortie ou au maintien de la Grèce dans la zone euro. Si elle s’en va, Moscou obtient un pays bon marché où même les petits investissements pourraient rapporter gros et où les réglementations européennes rigides sont assouplies. En outre, l’effondrement économique serait bientôt suivi de la remise de la dette et, probablement, de la croissance ; personne ne laissera la Grèce se transformer en Zimbabwe, c’est sûr.

Si elle reste, la Russie y maintiendra ses activités, mais avec des restrictions plus importantes. Elle bénéficiera du fait de travailler dans le cadre juridique bien réglementé de l’Union économique et monétaire et de percevoir des revenus dans une monnaie de réserve mondiale de manière immédiate. Moscou, en effet, n’a pas besoin, ni ne veut de l’effondrement de la zone euro et de l’économie européenne : la Russie reçoit toujours la plus grande partie de ses recettes d’exportation de l’UE.

Quiconque s’attendait à un geste de dernière minute de la Russie pour renflouer la Grèce et saper les négociations entre l’Europe et Athènes eût été très déçu. Comme beaucoup d’autres pays, la Russie, est terrifiée par les perturbations qu’un Grexit pourrait causer, mais elle est heureuse d’utiliser la crise pour attirer l’attention sur les lacunes de l’UE. En effet, le conflit dans le drame grec était finalement un conflit intereuropéen, et non entre la Russie et l’UE.

Traduction Avic – Réseau International

Source : http://carnegie.ru/eurasiaoutlook/?fa=60746

Publié le 21 juillet 2015, dans Crise économique, Finances, Géopolitique, Politique US, Union Européenne, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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