Londres, Wall Street et l’étonnant départ de Yanis Varoufakis

Par Bruno Adrie

Photographies : à gauche, Yanis Varoufakis; à droite, Euclide Tsakalotos

Étonnante, la démission de Yanis Varoufakis. L’ex-ministre grec de l’économie l’avait effectivement évoquée, sa démission, mais uniquement dans le cas d’une majorité accordée au « oui » dans le referendum de dimanche dernier. Alors comment expliquer son « départ volontaire » puisque le « non » a obtenu une écrasante  majorité? Où est passé l’homme qui voulait « détruire les réseaux sur lesquels l’oligarchie grecque a appuyé son pouvoir depuis des décennies » ? Pourquoi n’a-t-il pas saisi l’occasion historique de sortir de l’euro ?

La vraie raison, nous explique le journal Le Monde, c’est que Yanis Varoufakis ne plaisait pas à ses interlocuteurs européistes. Il s’était « mis à dos tous ses pairs de l’Eurogroupe en raison de son style jugé déplacé dans les couloirs de la Commission européenne. » En effet, précise Le Monde, « au fil des mois, il n’a quitté ni son style vestimentaire décontracté, ni son attitude jugée arrogante et déplacée, teintée d’un fort ego qui passait mal autour de la table des négociations. » Rien n’est plus cohérent, en effet, puisque tout le monde sait que la Commission européenne est connue à la fois pour l’excellente tenue de ses membres et pour l’attitude humble et discrète qu’ils ont l’habitude d’arborer devant les drapeaux bleus et étoilés de la rédemption démocratique. Varoufakis, qui osait s’adresser sans prendre de gants aux représentants de l’ordre établi, dérangeait, on le comprend. Face à ces tartuffes, la sincérité et la fermeté d’un ministre soucieux de remplir sa mission ont été perçues comme l’arrogance et les manières irrespectueuses d’un adolescent mal éduqué.

Un commissaire-surveillant de « l’Institution européenne du Sacré-Cœur néolibéral » témoigne : « L’élève d’origine modeste Yanis Varoufakis a secoué et presque giflé des camarades qui, bien élevés et issus de familles honorables et bancaires, s’étaient emparés de lui, avaient déchiré ses vêtements et cherché à le dépouiller des quelques pauvres pièces qu’il gardait jalousement dans un porte-monnaie usé légué par ses parents morts durant la famine dite « de la Troïka ». En représailles pour son comportement qui a semé l’émoi dans notre sainte institution, nous l’avons congédié sur-le-champ et avons demandé à son tuteur, M. Tsipras, de nous envoyer, pour le remplacer, son cousin Euclide, connu pour sa discrétion, sa fortune et ses excellentes manières. »

Alexis Tsipras, l’homme du changement, l’homme qui a été porté au pouvoir par ceux qui attendent de lui qu’il les sorte du marasme de l’austérité, a-t-il obéi à ses ennemis aux dents longues et à l’appétit féroce, en laissant partir volontairement celui qui avait lancé un défi à l’oligarchie, pour le remplacer par Euclide Tsakalotos, un homme n’ayant rien à voir avec le « bouillant ministre des Finances »? Chez Euclide Tsakalotos, tout est rassurant : son calme est « British », il parle anglais avec l’accent « British », il a fait de longs séjours en Angleterre et il vit, « last but not least », dans la banlieue la plus chic d’Athènes, ce qui doit rassurer les membres de la Commission, soucieux, nous le savons puisqu’ils sont cachottiers, de maintenir les débats dans l’entre-soi des enfants gâtés de la mondialisation heureuse.

Le magazine Challenge raconte que ce Grec anglais, cet Anglais grec embauché par l’entreprise Syriza pour tenir tête aux exigences austéritaires de ceux qui ont décidé de se payer sur le cadavre de la Grèce, tire sa fortune d’honnêtes placements réalisés auprès de la banque JP Morgan (connue pour être l’une des principales responsables de l’escroquerie des subprimes qui est à l’origine de la crise de 2008) et du fonds d’investissement Blackrock, moins connu du public, mais qui est et le plus gros gestionnaire d’actifs du monde  (lire: Emmanuel Garessus,« Le pouvoir de BlackRock », Le Temps, 1er octobre 2013).

On comprend la discrétion du bon élève Tsakalotos puisque, si on y regardait de plus près, on se rendrait probablement compte du fait que, parmi les dollars amassés par lui, certains doivent bien porter la marque infamante de l’endettement des ménages  et de l’appauvrissement des États, rançonnés à taux élevés, comme la Grèce par exemple, son pays qu’il va devoir défendre. Mais n’insistons pas, car en l’absence de preuves et dans l’attente que soient rendues publiques les opérations financières qui sont à l’origine de la fortune du nouveau ministre grec des finances, rien ne permet d’affirmer que M. Euclide Tsakalotos n’est pas un honnête bourgeois, patriote et soucieux du bien-être de ses concitoyens.

BlackRock Institutional Trust Company est un cas intéressant cependant. Cette compagnie fait partie des actionnaires majoritaires des banques de Wall Street ainsi que de Bank of America, aux côtés de The Vanguard Group, Fidelity Management & Research Company et State Street Global Advisors principalement. BlackRock a aussi recruté le banquier suisse Philipp Hildebrand qui a dû renoncer, en janvier 2012, à son poste de président de la Banque nationale suisse suite à un soupçon de délit d’initié impliquant sa femme. Mais sans doute a-t-il fini blanchi de tout soupçon. Philipp Hildebrand, puisque nous parlons de lui, est aussi membre du Groupe des Trente, un comité d’experts issus de la Haute Banque, que le site Corporate Europe Observatory  a accusé de s’être livré à des activités de lobbying auprès de la Commission européenne. Le Groupe des Trente compte parmi ses membres des stars comme Jean-Claude Trichet et Mario Draghi, mais aussi des personnes plus discrètes comme le discret Domingo Cavallo, le ministre néolibéral argentin de l’économie qui avait dû fuir Buenos Aires en catastrophe en 2001 devant la montée des manifestations populaires. Il est dirigé par Jakob Frenkel, de JP Morgan, et ses membres sont des représentants des grosses firmes bancaires mondiales. Comme le signale Corporate Europe Observatory, « au moment de négocier les accords de Bâle II ; le Groupe des Trente a appuyé le plus grand lobby du secteur, l’IFF (Institut de la Finance Internationale), pour promouvoir un système de management des risques appelé Value-at-risk (VaR). Un système plus tard désigné comme responsable d’un nombre important des désastres de la crise de 2008. »

Serviteurs empressés de la voracité des banques et de la destruction des États, les amis d’Euclide Tsakalotos vont enfin pouvoir s’entretenir avec un interlocuteur « so British », respectueux des bonnes manières et bon connaisseur des codes des beaux quartiers de Londres ou d’Athènes puisqu’appartenant au même milieu qu’eux et ayant fait fortune comme eux, grâce aux instruments qui permettent de mener à bien le dépècement systématique des nations.

A l’instant où se termine la rédaction de cet article, voici ce qu’on peut découvrir sur le site « live » de The Guardian :

« Le Ministre des finances Euclide Tsakalotos a fait la demande d’un troisième plan de sauvetage ce matin, offrant une action immédiate sur les taxes et les pensions, si les créanciers avaient l’obligeance de considérer cette demande urgente. »

Pourquoi Tsipras ne sort-il pas de la zone euro? Préfère-t-il que l’Europe en prenne la responsabilité?

Bruno Adrie

8 juillet 2015

Les extraits de journaux ou sites en anglais ont été traduits en français par l’auteur

Publié le 10 juillet 2015, dans Capitalisme, Europe, Finances, Grèce, Médiamensonges, Union Européenne, et tagué , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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