Et si la Grèce avait été un pays du « Tiers Monde » ?

Et si la Grèce avait été un pays du « Tiers Monde » ?

Si la Grèce avait fait partie de ce qu’on a appelé au cours des années 1980, à tort ou à raison, le « Tiers Monde », les fonctionnaires du Fonds monétaire international (FMI) se seraient envolés discrètement pour Athènes, auraient rencontré le ministre des Finances et le chef du gouvernement et auraient délivré un ultimatum.

Ce serait un choix simple. Soit le pays accepte de réduire ses dépenses budgétaires pour les services sociaux et les subventions économiques, libérant ainsi de l’argent pour payer ses créanciers extérieurs, soit il est rejeté par le monde financier.

Les compressions budgétaires exigées n’auraient pas seulement une incidence sur les dépenses d’une année. Elles auraient été conçues pour transformer structurellement la relation de l’Etat avec sa population.

Voilà pourquoi le FMI appelle cela le Programme d’Ajustement Structurel.

Pas le choix

Aucun « pays du Tiers Monde » des années 1980 n’aurait pu en appeler à un référendum afin de vérifier quelle était la volonté du peuple. Les demandes seraient venues de l’obscurité de la nuit. La date limite pour accepter l’accord aurait été en heures – et non en jours ou en semaines.

Les lignes de crédit auraient commencé à se tarir. Les agences de notation se seraient alignées pour déclasser l’Etat. Les porte-avions auraient été propulsés le long du littoral. Les chefs de gouvernement auraient donné à la hâte leur consentement. Les signatures auraient paru bancales, le papier humide de sueur. Il n’y avait pas vraiment le choix.

Lors d’un sommet de 1983 du Mouvement des pays non alignés – les nations non officiellement alliées avec l’une des superpuissances de la planète – le cubain Fidel Castro a exhorté les Etats endettés des pays du Sud à faire une grève planétaire de la dette.

Aucun pays du Tiers Monde ne devrait payer les banquiers du Nord et faire des accords secrets avec le FMI, avait-il dit.

Il avait peu d’alliés dans la salle. Ils avaient été épuisés par la lutte en vue de créer un ordre mondial plus respirable. Castro a reçu unestanding ovation. Sa proposition a été ignorée.

Dominer le récit

Pourquoi le Tiers Monde était-il endetté ? Était-ce à cause de dépenses extravagantes ? Ce fut le récit raciste proposé par le Nord. C’est un argument similaire qui est formulé à propos de la Grèce. Le garde-manger de l’arrogance du Nord a toujours en lui un placard rempli de vieilles idées racistes.

La vraie raison de la dette était ailleurs.

Depuis les années 1950, les nouveaux Etats postcoloniaux n’avaient guère le choix que d’utiliser le dollar pour le commerce international. Le dollar est devenu la monnaie centrale de négociation interétatique.

Ces Etats étaient riches en matières premières et en main d’œuvre, mais dépourvus de capitaux. Alors, ils ont emprunté auprès des banques commerciales (en dollars) et ont reçu une aide pour renforcer leurs réserves de capitaux afin d’exploiter leurs matières premières et leur main d’œuvre.

Les experts du « développement » ont exhorté ces pays à exporter leurs matières premières comme principe de base de la croissance et à ne pas tenir compte des appels à la diversification et à l’industrialisation.

Cela signifiait que les pays du Tiers Monde étaient dépendants du dollar et devaient importer les capitaux et les biens de consommation coûteux du Nord. Les « termes de l’échange » ont pénalisé le Tiers Monde.

Lorsque la Réserve fédérale américaine a haussé ses taux d’intérêt en 1979 dans le cadre de la « Politique Volcker » [du nom de l’ancien président de la FED Paul Volcker, NdT], elle a mis des bâtons dans les roues dans les finances à court terme des Etats du Tiers Monde.

C’était cette décision monétaire qui a provoqué la crise de la dette. Les États du Tiers Monde continuent de payer pour le modèle de « développement » des années 1950, l’hégémonie du dollar et la « Politique Volcker ». Les banques du Nord, comme des vautours, se sont régalées sur les carcasses des États du Sud. C’est ce que nous appelons le néo-libéralisme.

La Grèce est la dernière victime de la prédation néolibérale.

Violence économique

C’est seulement parce qu’elle fait partie de la zone euro que ses décisions politiques sont une préoccupation majeure. La population de la Grèce est de seulement dix millions – la même qu’à Haïti ou qu’en République dominicaine.

Le pillage économique d’Haïti et de la République dominicaine est comparable à la nature de la violence économique exercée contre la Grèce. L’Egypte, avec ses 89 millions d’habitant-e-s, a été victime également du FMI. Le rôle du FMI dans la mise à genoux du Printemps arabe en Egypte est une histoire encore à écrire.

L’hémisphère Sud, qui connaît bien le comportement rapace des banquiers du Nord et de leurs experts en politique, devrait se tenir solidaire du peuple grec.

Ce qu’ils font de leur référendum est leur affaire. Mais ce qu’ils vont faire ensuite n’est pas différent de la grande crise de la dette des années 1980, qui a noyé les rêves du Tiers Monde dans les profondeurs des égouts de l’histoire.

Vijay Prashad

http://www.etatdexception.net/et-si-la-grece-avait-ete-un-pays-du-tiers-monde/

Publié le 10 juillet 2015, dans AFRIQUE, Capitalisme, Crise économique, Finances, Grèce, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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