D’où vient le nom Afrique ?

Le Noir a été cantonné par tous les autres peuples à la plus basse marche de l’échelle des races. Sa position sur ce degré inférieur où on l’a installé le confronte à ce qui caractérise la condition d’esclave. Il faut le retenir, l’esclave est :

– un homme à qui l’on retire ce qu’il a : son identité, sa dignité, ses biens, sa terre, ses découvertes… ; rien ne peut lui appartenir, étant donné qu’il est, par hypothèse, incapable d’en prendre soin : ce qu’il possède revient de plein droit à son maître. Puisqu’on l’achète, le vend, se le donne en cadeau, l’esclave qui passe d’un maître à un autre change de patronyme.

« Les esclaves sont soumis à la puissance de leurs maîtres. Cette espèce de puissance ressortit au droit des personnes ; nous pouvons remarquer, d’une façon générale dans tous les groupes, que le maître a sur  les esclaves la puissance de vie et de mort et tout ce qui s’acquiert par le truchement de l’esclave revient au maître » .

Notre continent porte un nom donné par d’autres : le mot ‘Afrique’ n’a pas son origine en Afrique et l’Africain, ‘afer’ en latin, se construit philologiquement avec le privatif ‘a’ qui s’ajoute au verbe fero/je porte ; sorte d’impératif présent, ‘afer’ peut se traduire par ‘éloigne’ : l’Africain serait un être ‘à éloigner’ des citoyens latins, ‘à mettre loin de leurs yeux’, un être à qui l’on dit quelque chose comme ‘mouf’, en langage camerounais ; le ‘afer’ habite l’Africa.

Ce n’est pas uniquement le continent qui a été baptisé par eux, certains de nos pays portent des noms offerts : Guinea (latin) pour Guinée, ‘camarão’ (portugais), pluriel ‘camarões’ pour Cameroun, ‘gabão’ (portugais) pour Gabon… ;

– un homme qui vit sa condition toujours et partout : l’esclavage est par ailleurs esclavage d’un peuple et de chacun de ses ressortissants. La condition d’esclave se reproduit pour se perpétuer : quand on est esclave, c’est pour la vie, c’est-à-dire de père en fils ;

– un homme à qui, d’un côté, on ne donne pas ce qu’on destinerait à un homme ; de l’autre, un homme à qui l’on sert ce que l’on n’oserait offrir à un homme. Selon Aristote en effet, seul l’esclavage par nature était dans l’ordre des choses. Mais ce qu’a abominé le maître va être pratiqué allègrement par ses frères de race qui, pourtant, croient à ses théories sur l’esclavage par nature, même s’ils refusent de voir qu’ils prennent des libertés par rapport aux thèses du maître. Aristote abominait l’esclavage par capture , parce que Platon fut capturé et, un moment, fait esclave.

Seule la nature fait l’esclave et c’est leur nature d’esclave qui valut aux soldats noirs d’être exclus des régiments appelés à libérer Paris en 1944. Une émission de la BBC affirme que Français, Anglais, Américains mirent tout en œuvre pour que cette libération, le 25 août 1944, soit perçue comme une opération à mettre à l’actif de troupes constituées uniquement de soldats blancs. Quand on sait que plus de 200.000 tirailleurs africains perdirent la vie rien qu’entre le début de la guerre et l’appel de Londres (18/06/1940), on comprend mal pourquoi on les exclut de cette opération finale symbolique ;

– un homme dont on se rit : l’esclave n’est pas seulement celui qui a besoin de vivre sous tutelle, comme dit Aristote, il est aussi un être que l’on moque.

« Les propos sur l’infériorité du Nègre sont légion et apparaissent souvent sous des plumes qui font notre admiration par ailleurs, tant leurs esprits sont éclatants. Ces discours seront plus récurrents, toujours actuels, parmi les colons prêts à vilipender tout manquement à cette coutume, tolérant mal que l’un des leurs se rie des travers qu’ils partagent avec les colonisés » .

C’est le cas de la conversation courante entre ressortissants d’une autre race et du théâtre comique latin. Il existe une manie qui reste actuelle : elle consiste à faire faire, sur les planches, des turpitudes à des comédiens noircis au charbon ou à d’authentiques Nègres. Il y eut un Noir qu’on appelait ‘le clown Chocolat’ : avec Tudor Hall alias Footie, Chocolat tint plus de vingt ans le haut de l’affiche à Paris de 1886 à 1910, dans un duo comique qui mettait en scène les relations entre Blancs et Noirs ; souffre-douleur de Footie, un Blanc intransigeant et autoritaire, Chocolat, niais et farfelu, se fait interminablement agonir d’injures et rouer de coups .

Ces vexations, outrages et humiliations qu’il subit tout au long des représentations provoquent les ricanements ininterrompus de l’assistance. J’invite le lecteur à ne pas perdre de vue l’ambiguïté de la mentalité française de l’époque : c’est une société qui balance entre, d’une part, ‘droits de l’homme, égalité’ et ‘justification de la colonisation’ d’autre part : rappelons-nous qu’en 1885, Jules Ferry déclara que les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures

– un homme à qui on a décidé de ne jamais dire la vérité. Considéré comme un sous-homme, comme inintelligent ou comme un enfant, l’esclave et surtout le type idéal de l’esclave, est un homme à qui il n’est pas raisonnable d’exposer toute la vérité : on use des meilleures circonlocutions pour lui expliquer des choses simples, travestir la réalité afin de ne pas avoir à lui assener des vérités auxquelles son intelligence limitée ne lui donne pas accès. Partant donc de cette disposition à son égard, le maître n’arrêtera plus de lui mentir : la colonisation, processus que l’on sait irréversible, lui est présentée comme un moment, salutaire, de préparation, qui a une fin heureuse.

Pour le gagner, on lui parle de Dieu, un Dieu d’amour qui pousse sa condescendance jusqu’à aimer même le Noir.

Exploitant les vertus soporifiques d’une religion dans laquelle les Européens refusent de se reconnaître, on l’endort avec les consolations post mortem qui sont la base du discours fidéiste.

« Le prêche et le cours magistral savent s’y prendre pour cacher ses intentions réelles que dissimule mal le discours du ministre des Colonies, J. Renquin, adressé aux religieux débarqués au Congo belge :

« Révérends Pères, chers Compatriotes, soyez les bienvenus dans notre seconde patrie, le Congo belge. La  tâche que vous êtes conviés à y accomplir est très délicate et demande beaucoup de tact. Prêtres, vous venez certes pour évangéliser, mais cette évangélisation doit s’inspirer de notre grand principe ‘Tout, avant tout, pour les intérêts de la métropole’.

Le but essentiel de votre mission n’est donc point d’apprendre aux Noirs à connaître Dieu. Ils le connaissent déjà. Ils parlent et se soumettent à un Mungu, un Nzambé ou Mvindi-Minkulu et que sais-je encore. Ils savent que tuer, voler, coucher avec la femme d’autrui, calomnier, injurier, etc., est mauvais. Ayons le courage de l’avouer, vous ne venez donc pas leur apprendre ce qu’ils savent déjà. Votre rôle consiste essentiellement à faciliter la tâche aux administratifs et aux industriels. C’est donc dire que vous interprèterez l’Evangile de la façon qui sert le mieux nos intérêts dans cette partie du monde » .

Devant cette mise en scène de la négation humaine, un érudit africain du nom d’Amo, ne voulut pas subir sans comprendre : il tint à percer l’énigme qui entoure ce ravalement du Noir. Signalons qu’il est un disciple de Wolff : pour ce maître, le philosophe ne doit pas seulement savoir, il doit surtout savoir pourquoi ce dont il a la connaissance existe (Vorbericht von der Welt-Weisheit §5). Convaincu d’être doté de facultés faites pour l’aider à comprendre, Amo fit surtout appel à sa Raison et parvint à ses fins. Ses premiers questionnements portèrent sur le siège de la connaissance humaine.

Elle repose complètement sur les dispositions de l’âme. Amo martèle cela à la suite de la Tradition. Il est de l’avis que l’âme interprète les sensations pour les transformer en idées ou en concepts. Ces idées et ces concepts constituent la connaissance, elle-même s’exprimant dans la proposition. L’âme ne connaît pas seulement, elle éclaire, explique aussi la connaissance.

« L’âme s’emploie à accéder à la connaissance qu’elle compare ou explique » .

La connaissance est importante parce qu’elle organise la vie intellectuelle et la vie morale de l’individu, ce qui lui permet une adaptation optimale dans le tissu social, ainsi qu’une préparation pour le retour dans la maison du Père.

La connaissance est donc la chose à rechercher à tous prix et, étant donné que son processus se déroule pour l’essentiel dans la partie non matérielle de notre être, Amo s’explique mal le règne du préjugé et de l’erreur qui sont si courants dans la communauté des hommes. C’est un règne qui se déploie dans le spectacle quotidien de la négation humaine. Faut-il le rappeler, il est journellement partie-prenante de scènes macabres en tant que victime ou simple spectateur horrifié.

Très courte bibliographie

Amo, Tractatus de arte sobrie et accurate philosophandi, trad. Simon Mougnol, Traité de l’art de philosopher avec précision et sans fioritures, Paris 2013.

Aristote, La politique, traduction M. Prélot, Paris 1971.

Gaius, Institutiones, I, 8.

Mougnol Simon, Le champ de Bourdieu : épistémologie et ambitions herméneutiques, Paris, 2007.

Thiolay Boris, « L’amer destin du clown Chocolat », L’Express, 2009 (14/05/2009).

Simon Mougnol

http://www.cameroonvoice.com/news/article-news-18673.html

Publié le 8 mai 2015, dans AFRIQUE, colonisation, Droits humains, France, Histoire, Médiamensonges, Occident, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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