Le plan Borloo pour électrifier l’Afrique : la France en mode panique?

L’ancien ministre français Jean-Louis Borloo présente en présence du président François Hollande son plan pour l’électrification de l’Afrique, qui nécessitera au total 200 milliards d’euros de financements sur une dizaine d’années.

Le 3 mars 2015, a eu lieu un meeting à Paris initie par Jean-Louis Borloo, ancien ministre de l’Economie et des Finances, puis de l’Energie, Ecologie et Développement Durable. Ce meeting que le principal protagoniste qualifie de « plan Marshall pour l’Afrique » avait pour objectif « officiel » l’électrification en 10 ans de toute l’Afrique. Et si une telle condescendance avec des allures de bienveillance masquait en réalité une panique de plus en plus croissante et perceptible au sein de l’élite politique française par rapport à l’Afrique ?

Vous ne verrez pas cette panique si vous en recherchez les effets sur les visages de ses dirigeants. Ils arborent un air calme, ont une attitude confiante et suffisante dans la façon dont ils parlent aux pays africains. C’est aux évènements  et  aux actions qu’il faut faire attention notamment à  la succession des sommets sur l’Afrique et aux décisions qui en découlent.

Il y avait d’abord, on se rappelle, le sommet sur la sécurité en Afrique, les traditionnels sommets France-Afrique et celui de la francophonie  précédé par la publication du Rapport Védrine sur la Reconquête de l’Afrique. Puis il y a eu en Février dernier, un autre sommet ayant réuni quelques chefs d’Etats africains au cours duquel la résolution a été prise de créer une banque sur le même modèle que la Exim Bank chinoise  qui finance les projets que les compagnies chinoises gagnent en Afrique. Enfin, le projet d’électrification de l’Afrique sur 10 ans pour un coût de 200 milliards d’euros financé par « les pays du Nord », soutenu par l’Elysée qui lui a d’ailleurs mis à sa disposition l’hôtel Marigny où s’est tenue la réunion. Comme beaucoup, j’ai été abasourdi, non pas seulement par le montant de la somme, mais par l’idée elle-même, tellement elle parait irréelle.

Qui peut croire franchement qu’une classe sociale qui pille l’Afrique depuis près de 100 ans, qui a renversé des chefs d’Etat dont le seul crime à ses yeux a été de vouloir améliorer les conditions  de vie de leurs peuples veuille subitement faire exactement ce que ces héros africains ont voulu faire ? Qui peut prendre au sérieux l’idée qu’un pays qui porte dans ses mains le sang de près de 2 millions d’Africains, morts pendant les guerres d’indépendance, qui entretient une politique d’asservissement et d’appauvrissement des pays africains à travers le contrôle de sa monnaie  et qui par-là a fait des pays africains francophones parmi les derniers au monde ait subitement un sursaut de générosité ?

C’est déjà une insulte assez grave que l’électrification de l’Afrique soit annoncée hors d’Afrique et par des non-africains ; mais si cela devrait arriver, très franchement, devrait-elle l’être par la voix de Jean-Louis Borloo, un ancien membre du gouvernement flanqué pour l’occasion de la présence encombrante de François Hollande, et surtout de Nicolas Sarkozy. Que cache réellement cet amour subit de Borloo Pour l’Afrique ? Et si c’était en fait le gouvernement français qui lui avait demandé de préparer ce projet un peu comme le ministère français de l’Economie et des Finances avait ordonné une étude  à Hubert Védrine qui porte son nom ?

D’accord, Jean-Louis Borloo n’est pas Nicholas Sarkozy. Quand-même, 200 milliards en 10 ans, cela fait une moyenne de 20 milliards par an quelle que soit la façon dont on le présente. Ce genre de pactole ne se collecte pas auprès d’entités privées seulement.  Des Etats doivent y mettre du leur. Or nous savons que les Etats ne donnent rien gratuitement. Monsieur Borloo pourrait même être sincère dans ses intentions mais  pourquoi maintenant seulement que le projet voir le jour, au moment précisément où la France a des difficultés en Afrique ? Cela nous suggère de demander des garanties de bonne foi.

Jean-Louis Borloo n’a en fait pas besoin d’en faire autant. S’il est sincère dans son intention qu’il commence par faire du lobbying auprès de la classe politique de son pays pour bannir le franc CFA , reverser aux pays africains toutes leurs devises retenues dans les coffres de la banque de France et que son pays leur paye  leur dette accumulée par une centaine d’années de pillage des ressources naturelles.  N’allons  même pas si loin. Qu’elle commence à remettre à flot Areva, sa société d’exploitation d’uranium qui a déclaré un déficit de 5 milliards d’euros et qui menace de licencier ses employés. Au fait pourquoi ne pas d’abord chercher à résoudre ses multiples problèmes économiques au lieu de chercher à « aider » l’Afrique ?

C’est justement cette déclaration surréaliste fait dans un contexte pareil qui fait croire que les dirigeants français sont paniqués et ont perdu le sens des réalités. On n’a pas besoin de faire les sciences politiques pour comprendre que cette offre est une véritable farce. Ce sentiment de panique semble être affirmé par le démenti fait par l’Ambassadeur de France au Cameroun a des faits énoncés par  Hassan Sally Ben Bakary, le Ministre tchadien de la communication au cours d’une conférence de presse donnée pendant sa visite au Cameroun. Ce responsable tchadien qui a dit que 40% d’armes saisies sur les hommes de Boko Haram était d’origine française n’avait pas accusé la France d’armer Boko Haram que celle-ci s’empressait à se défendre.  Fébrilité tout de même surprenante de la part d’une diplomate qu’on pense chevronnée!

Ce projet Borloo en réalité entre dans la même logique d’une opération de charme initiée par Paris et dont la visite de Laurent Fabius, Ministre des Affaires Etrangères a faite  au Niger, Tchad et surtout au Cameroun n’était qu’un maillon. La logique du pyromane-pompier ayant eu des difficultés  au Cameroun,  les dirigeants français ont compris qu’il valait mieux calmer le jeu pour le moment. La carotte parait plus appropriée que le bâton dans les circonstances actuelles, les objectifs restant les mêmes. La France pose ainsi des actes d’apparente bienveillance, telle que la réduction de la dette camerounaise, la mise à la disposition des instructeurs français pour former les soldats camerounais au tir alors même que ce pays « ami» refuse d’armer les hélicoptères de combat camerounais qui auraient servi dans le conflit contre Boko Haram.

Pourtant reconquérir l’Afrique n’est pas si difficile. Nous sommes un peuple civilisé et bien avancé moralement. Nos sociétés ont été globalement construites, malgré des imperfections sur le dialogue, le pardon, le respect de la chose d’autrui, la valeur de la parole donnée, la gestion communautaire des biens, l’hospitalité avant d’être corrompues par les cultures importées. Nous savons pardonner à nos ennemis et c’est en ce genre de valeur que l’Afrique trouve la grandeur.  Les dirigeants  français devraient sincèrement repenser  une nouvelle politique africaine fondée sur  l’équité, l’intérêt mutuel et l’échange. Ils devraient pour reconquérir le respect des Africains commencer par courageusement demander pardon pour tout le mal faits à nos peuples et faire une restitution des biens.  Comment ces dirigeants  ne voient-ils pas que ces petites manœuvres mensongères et trompeuses ne font plus recettes ?

Reste la question de savoir la France semble-t-elle paniquer ?

La stratégie qu’elle a conçu pour réorganiser la géopolitique de l’Afrique selon ses intérêts semble produire des effets inverses : Elle a perdu un allié important dans sa politique africaine en la personne d’Idriss Deby qui manifestement heureux de se libérer du joug français a rejoint avec enthousiasme une certaine mouvance panafricanistes qui s’est formée autour du Cameroun malgré la posture officielle conciliante des dirigeants de ce pays.

La France est de plus en plus exclue du règlement des problèmes des pays africains contrairement à ce qui s’est passé au Mali, en Centrafrique ou en Côte d’Ivoire où en tant que chef d’orchestre elle tirait les ficelles dans l’ombre gérant les évènements au gré de ses intérêts et mettant au pouvoirs ses obligés.  Cette fois-ci, les pays africains l’ont battue à la course, ont eux-mêmes décidé de la mobilisation des troupes africaines et l’ont exécutée immédiatement sans attendre des ordres d’ailleurs et sans passer par les Nations Unies auxquelles  ils ne demandent qu’un financement qui ne viendra pas à notre avis ou alors pas d’une façon substantielle. En général les pays qui contrôlent les Nations Unies ne votent que pour des résolutions qui servent leurs intérêts directs ou au long terme.

L’un des contre-effets les plus importants du conflit Boko Haram est qu’il a créé de fait un partenariat stratégique entre pays africains, qui bien que voisins entretenaient une coopération plus poussée avec Paris qu’entre eux. Le Tchad a mis à contribution des troupes qui combattent auprès de leurs compagnons et frères camerounais. Des citoyens tchadiens ont d’ailleurs défilé en signe de solidarité avec le peuple camerounais dans son conflit avec Boko Haram pendant la marche du 28 Février dernier à Yaoundé. Le Benin a promis d’envoyer des 700 hommes et celles du Niger combattent déjà aux cotes des soldats tchadiens. Les pays de la CEAC ont fait une contribution financière. Il ne sera plus concevable qu’un régime africain se fasse renverser par des forces rebelles financées de l’extérieur sans que les autres pays y mettent du sien. Nous ne sommes pas en train de prétendre que les régimes africains soient en train de faire un excellent travail de gouvernance, mais nous voulons qu’on nous laisse gérer nos différends.

Dans la même lancée, ne nous laissons pas distraire par les medias qui veulent créer un esprit de jalousie entre les pays et les troupes.  Que le fait que les medias ventent l’armée tchadienne qui au demeurant fait un excellent travail ne dérange pas les autres nations qui combattent avec elles. Le Tchad fait partie de l’Afrique qui en est honorée.

Cette tournure des évènements en défaveur de la France risque de donner de l’assurance à certains chefs d’Etats  africains qui pourraient  en profiter pour affirmer leur indépendance et adopter une politique en faveur de leurs peuples, donc contre aux intérêts de la France. Le commentaire du président Biya qui, parlant de la Chine en contraste avec la France est le reflet de cette assurance: «  La Chine, elle n’arrache rien à personne » a-t-il dit. Mais il y a  des raisons plus sérieuses que celles-là à l’état de panique de la France.

La France n’a pas de ressources naturelles.  Elle dépend  totalement de l’Afrique pour son approvisionnement, qu’elle s’appropriait d’ailleurs gratuitement en partie. Son économie ne tiendrait pas plus de six mois si l’Afrique arrêtait de lui en livrer. Celle-ci est en grande difficulté manifestée par la crise de l’emploi, des difficultés d’entreprises telles qu’Areva et les demandes faites par  l’Allemagne, le leader de fait de l’Union Européenne,  de juguler son déficit budgétaire et de trouver des sources de financement additionnels de ses projets sociaux. Ces financements, c’est en Afrique qu’elle les trouvait.

N’étant plus le maitre en Afrique francophone, elle doit tenir compte de la présence des autres puissances telles que la Chine ou la Russie  qui gardent un œil attentif sur ses agissements et qui n’hésitent plus à apporter une aide militaire à des pays africains en difficulté. C’est grâce à ces pays que le Cameroun arrive à tenir face aux assauts de Boko Haram.  Ces pays étant eux-aussi membres du conseil de sécurité des Nations Unies  lui  rendent difficile à la France la manipulation de cette institution internationale en Afrique. C’est d’ailleurs la Russie qui a mis à la disposition d’Afrique Media à qui Canalsat avait coupé le signal, un satellite pour la diffusion.

Cette situation combinée au fait que la conscience des peuples africains a été éveillées par des medias tels qu’Afrique Media rendent les manœuvres de la France difficiles en Afrique.  Et celle-ci lui glisse  lentement entre les mains sans qu’elle ne puisse faire grande chose.

Il est vrai qu’elle contrôle encore pour l’essentiel  le Gabon, la République Centrafricaine, le Mali pour assurer son approvisionnement. Mais pour combien de temps ? Leur ressources sont-elles suffisantes pour assurer sa survie dans 20 ans alors que le Cameroun,  la Guinée Equatoriale sont en train de lui échapper ?

Gabriel Makang pour le Sphinx Hebdo

Publié le 12 mars 2015, dans AFRIQUE, Chine, Crise économique, Françafrique, Géopolitique, Impérialisme, Néo-colonialisme, et tagué , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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